Les sandales Méduse, ces chaussures en plastique qui ont traversé les époques

Impossible de passer inaperçu avec des Méduses au pied : bout arrondi, brides "tressées", boucle sur le côté, leur silhouette emblématique évoque immanquablement l'été, la plage, et de joyeuses heures à jouer dans l'eau. Ces sandales, en effet, ne craignent pas d'être mouillées, protègent du sable chaud, et permettent même d'explorer les berges cachant des cailloux aux arêtes inconfortables sans craindre le moindre bobo. Mais si les Méduse ont bien connu leurs heures de gloire sur les bords de mer, leur invention, elle, n'a rien à voir avec les jeux aquatiques, ni même les vacances.
Des sabots de bois et du PVC
La genèse des Méduses remonte aux années 1940 dans la commune de Celles-sur-Durolle, en Auvergne-Rhône-Alpes. La Seconde Guerre mondiale vient de se terminer et la France, exsangue, manque de matières premières. Sans elles, Jean Dauphant, fabricant de couteaux de table du petit hameau des Sarraix, se retrouve désœuvré. On lui conseille alors une matière nouvelle : le polychlorure de vinyle, autrement dit, du PVC.
Le PVC se révèle être trop mou pour la coutellerie, mais, en 1945, l'artisan a une toute autre idée : s'en servir pour remplacer le cuir servant d'attaches aux sabots – des galoches si l'on veut être tatillon. Un an plus tard, l'inventeur a l'idée de garder uniquement la semelle en bois et réalise toute la tige en PVC, adoptant déjà le bout rond et la forme enchevêtrée qui allaient rendre la Méduse iconique. C'est ainsi qu'est inventée, en 1946, la Sarraizienne, du nom de son hameau.
La guerre finie, les consommateurs en ont soupé de l'austérité : la semelle en bois, ils n'en veulent plus. Jean Dauphant imagine alors, avec l'aide de ses enfants, une chaussure intégralement en PVC pour apporter plus de confort et sauver ses ventes.
Des chaussures solides et bon marché
Contrairement à ce que l'on penserait, les sandales Méduse ne connaissent pas le succès escompté. Les Auvergnats la boudent, mais une commerçante du pays, venant du Sénégal et en vacances dans sa région natale, croit au potentiel des curieuses chaussures. Robustes, aérées et sans entretien, les Méduse supportent sans souci l'humidité et les pluies tropicales, mieux que les souliers en cuir en tout cas. Et ça marche : une part considérable de la production, 80 %, est exportée hors de la France métropolitaine lors des premières années, notamment en Afrique.
Entre-temps, dans l'Hexagone, la relance économique presse une foule boostée aux 30 Glorieuses dans les stations balnéaires. Il ne fallut pas longtemps pour qu'on remarque les qualités de la Sarraizienne qui, légère, lavable et ô combien solide, s'avère idéale pour protéger ses pieds à la plage.
Un incontournable des vacances en bord de mer
Dès la fin des années 1960, la sandale devient un véritable symbole des vacances populaires. Mais il faudra en réalité attendre l'explosion de sa popularité dans les années 1970 pour que la Sarraizienne (aujourd'hui la "Sun") acquière son surnom de "méduse", un nom qui deviendra, plus tard, une marque déposée. Selon les régions et au fil du temps, la sandale reçoit en effet différents sobriquets : "Squelette" en Vendée, "Mica" aux Antilles, "Fifi" dans le Nord, ou encore "Nouille" en Auvergne. C'est vers la fin des années 1970, à Paris, qu'on l'appellera "Méduse".

Le succès sera également tel que la Méduse devient reconnaissable et sera copiée partout dans le monde : "Aranha" au Brésil, "Cangrejeras" en Espagne, "Jellys" dans le monde anglophone, "Lêkê" en Côte d'Ivoire, tout simplement "Plastique" au Sénégal, "Kiranil" à Madagascar, ou encore "Shida" en Érythrée, pays où la chaussure est intimement liée à l'indépendance de son peuple.
Sauvetage d'une sandale iconique
Aux prises avec des imitateurs et la concurrence féroce des Chinois – principaux fabricants mondiaux de tongs –, l'entreprise historique Plastic-Auvergne entre en faillite en 2001. En 2003, l'entreprise familiale Humeau-Beaupréau, un vieux concurrent, la rachète, incluant les moules historiques qui permettent de fabriquer les Méduse "comme des gaufres". Le groupe dépose ensuite la marque Méduse l'année suivante et entreprend de préserver le modèle.
La relance commerciale intervient autour de 2010. Humeau-Beaupréau baisse les prix et, surtout, repositionne la Méduse comme une marque de mode plutôt qu'une simple chaussure de plage. La Sun, le nouveau nom donné au modèle historique, conserve sa silhouette originelle, mais se décline désormais en de nouveaux coloris et nouvelles versions. Ballerines pastel, Méduse à talon, et même bottes à rayures viennent ainsi progressivement compléter la gamme.
En 2023, la Méduse est vue aux pieds de Taylor Swift qui l'arbore l'air de rien sur la pochette de son album "1989 (Taylor's Version)". Le chanteur Julien Doré, lui, les a portées aux pieds dans son clip "La fièvre" dès 2020, tandis que l'actrice américaine Jennifer Lawrence les matche magnifiquement avec une tenue décontractée : la Sarraizienne devient pop et entre dans le bottin !
80 ans après son invention et après un gigantesque creux qui a failli la faire disparaître, la Sarraizienne est désormais tirée d'affaire et s'enfile aussi bien pour la pêche à pied qu'en accessoire mode pour prendre le métro. Une belle revanche pour cet héritage populaire qui se vend encore aujourd'hui à environ 500 000 paires par an.














